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Il y a une quinzaine d’années, un 11 février, je me faisais avorter.
Le 11 février est toujours une date que je redoute dans le calendrier. Cette date vient avec une honte, un trauma, de la peine et bien d’autres émotions négatives qui, parfois, réussissent aussi à cohabiter avec avec un petit sentiment de soulagement.
J’avais parlé d’un grand-pas-fin aux joues pleines de rosacée dans un autre texte, il fait son retour dans celui-ci, après ça ne vaut plus la peine que j’en parle promis-juré.
Un matin de Janvier, quelque part au début de ma vingtaine, dans mon lit double d’un appart Rosemontois, je me réveille avec la certitude que j’étais enceinte. Je suis alors à quelques jours de mes règles. Je me passe la journée avec cette idée qui tournait en boucle dans ma tête toute la journée. Sur le chemin du retour du travail, petit détour à la pharmacie pour acheter un test de grossesse précoce, sur lequel j’urine dès que j’arrive à la maison “juste pour me rassurer” que je me répète.
Deux lignes bleues apparaissent et je les fixe pendant trop longtemps. Mes pensées vont trop vite et trop lentement à la fois.
Moi : Allô, est-ce que tu pourrais passer chez moi, genre là là ?
Lui : Pourquoi?
Moi : J’aimerais ça te parler en personne.
Lui : Soupir. Ben voyons, t’es ben lourde, pourquoi tu me le dis pas là au lieu de me faire perdre mon temps ?
Moi : J’aimerais mieux qu’on se voit en personne.
Lui : C’est quoi ton problème ? Coudonc crisse, es-tu enceinte ?
Moi : Oui.
Lui : TABARNAQUE! J’vais dégueuler.
Il raccroche. Les prochains jours et prochaines semaines seront parmi les pires de ma vie. Il me mettra une pression immense pour que je prenne rendez-vous pour un avortement tandis que tout ce que je souhaitais c’était qu’il me prenne dans ses bras et me laisse l’espace pour y penser et y voir clair.
Un soir dans son camion, il s’énerve parce que je n’ai pas encore appelé à la clinique.
Lui : En hurlant et en frappant le volant. J’en veux pas de ce bébé-là! Tu vas gâcher ma vie crisse de conne! J’ai envie de te frapper le ventre de toutes mes forces pour que tu le perdes câlice!
J’ai téléphoné à la clinique le lendemain et j’ai pris rendez-vous, je crois que j’ai surtout voulu me débarrasser du gars violent. J’ai dû attendre quelques semaines car on ne pouvait pas procéder à un arrêt volontaire de grossesse si tôt, je devais attendre à 5 ou 6 semaines de gestation.
Les semaines les plus longues de ma vie.
J’ai voulu qu’il soit présent cette journée-là pour qu’il ne fasse jamais subir ça à quelqu’un d’autre. Je voulais qu’il soit témoin de ce que j’allais vivre. Avec le recul, j’aurais dû être accompagnée par ma soeur ou une amie, pas lui. Il a regardé ses souliers durant toute l’intervention. J’avais refusé les anti anxiolytique parce que je voulais crisser mon camp le plus vite possible après une fois que ce serait terminé, je ne voulais pas rester-là à fixer le vide dans un lit d’hôpital pendant une heure. Étrangement, l’infirmière qui m’accompagnait était une fille avec qui je suis allée au secondaire. Quand elle m’a reconnue dans la salle d’attente elle m’a offert d’être remplacée si je n’étais pas à l’aise, ce à quoi j’ai répondu que je préférais vraiment que ce soit elle. Elle a vraiment rendu cette expérience plus tolérable et j’en suis encore reconnaissante aujourd’hui (Merci Isa). L’avortement était si tôt qu’il a pu être fait à la seringue, pendant qu’Isabelle me massait le ventre pour atténuer les douleurs. Ensuite, elle m’a aidé à remettre mes sous-vêtements et mes pantalons de la façon la plus bienveillante et remplie de douceur qui existe. Je suis retournée chez moi et je me suis sentie vide, longtemps.
Je n’ai croisé ce gars-là qu’une seule fois quelques semaines après : je marchais dans la rue et il était dans la fenêtre d’un café. Il m’a écrit après ça pour reprendre contact et “avoir la chance de s’excuser” ce que j’ai refusé, évidemment. Je ne l’ai jamais revu depuis.
Je n’ai que très rarement raconté cette histoire, parce qu’elle me fait trop mal. Chaque décision qui mène à un avortement est propre à chaque histoire et elles ne sont pas toutes empreintes de remords ou de honte. Parfois ces décisions sont empowering et libératrices et je trouve ça merveilleux. Pour ma part, quand j’essaie de remettre les choses en perspective, je suis surtout en paix de m’être libérée de ce gars-là.
À chaque 11 février, je prends un moment pour honorer cette petite âme qui est passée un tout petit moment dans ma vie. Cette année, c’est encore plus doux parce qu’il y a quelques semaines, je me suis fait tatouée en son honneur. Comme j’ai maintenant trois enfants mais que j’ai vécu quatre grossesses, je me suis fait encré 444 sur l’avant-bras.
